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Hongrie : comment Viktor Orban transforme les vaccins en arme politique

La Hongrie a autorisé davantage de marques de vaccins contre le Covid-19 que tout autre pays. Officiellement, les autorités ont affirmé que la situation sanitaire exigeait de telles mesures. Mais pour plusieurs experts interrogés par France 24, ce sont surtout des effets d’annonce qui ne sont pas dénués d’arrière-pensées politiques pour le Premier ministre Viktor Orban.

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Et de sept. L’autorisation accordée, lundi 22 mars, par les autorités hongroises à deux nouveaux vaccins – l’un chinois, l’autre indien – fait de la Hongrie le pays au monde qui a misé sur le plus de fournisseurs pour lutter contre la pandémie de Covid-19.

Budapest est prêt à utiliser les produits d’AstraZeneca, Moderna et Pfizer – comme partout ailleurs dans l’Union européenne –, mais aussi le Spoutnik V russe, deux vaccins chinois (Sinopharm et CanSino) et enfin la version indienne de la molécule d’AstraZeneca, baptisée Covishield.

Des vaccins comme bouclier politique

“Nous sommes dans une course contre la montre”, a affirmé Cecilia Müller, la physicienne qui dirige l’effort hongrois de lutte contre la propagation du virus, pour justifier les nouvelles autorisations de vaccin. La Hongrie se trouve en effet dans une situation peu enviable sur le front de la maladie : elle a le deuxième plus fort taux de mortalité due au Covid-19 par habitant au monde (1,92 pour 100 000 habitants), juste après la République tchèque, rappelle le Washington Post.

“C’est avant tout une décision pragmatique de Viktor Orban. Il voit que les autres pays européens ont du mal à avoir suffisamment de vaccins par l’intermédiaire du seul programme d’achats de l’UE et a décidé de multiplier les sources d’approvisionnement. Le fait qu’il se retrouve ainsi isolé dans sa démarche au sein du bloc européen ne le dérange pas, il a l’habitude de jouer au rebelle de l’UE”, estime Kai-Olaf Lang, politologue et spécialiste des pays d’Europe de l’Est à l’Institut allemand des affaires internationales, contacté par France 24.

Mais le Premier ministre hongrois ultraconservateur vise aussi le titre de “roi des vaccins” par calcul politique. “C’est une manière pour lui de masquer l’état déplorable du système de santé hongrois, sous-financé, et qui a été submergé par la pandémie”, assure Paul Gradvohl, spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale à l’université Paris I, contacté par France 24. Pour lui, Viktor Orban se sert des vaccins comme d’un bouclier politique.

“Les autorités hongroises ont commencé à ajouter le pourcentage de la population qui a déjà reçu une injection à côté de celui des hospitalisations et des morts dans leurs communiqués, comme si l’un pouvait contrebalancer l’autre”, précise Ellen Bos, politologue à l’université Andrassy de Budapest, contactée par France 24.

Calcul politique aussi parce que les prochaines élections législatives hongroises se tiendront dans un an. “Viktor Orban sait qu’il doit se renouveler. Le thème de la Hongrie, pauvre victime de la vindicte européenne pour sa politique en matière d’immigration, commence à être éculé. Du coup, le Premier ministre essaie de présenter les vaccins comme le nouveau grand échec de l’Europe dont il aurait réussi à protéger les Hongrois en se distanciant des consignes de Bruxelles”, analyse Ellen Bos.

Enfumage et corruption ?

Un pari qui pourrait réussir grâce à des produits chinois et russes, ce qui n’est pas anodin. S’il parvient à vacciner toute sa population plus vite que dans les autres pays européens, “il pourra en outre justifier sa stratégie de rapprochement avec Moscou et Pékin au détriment de Bruxelles en disant qu’elle a porté ses fruits”, souligne Kai-Olaf Lang.

Mais cette mise en scène de Viktor Orban en “grand sauveur des Hongrois face à une Europe incompétente” n’est pas sans risque, d’après les experts interrogés par France 24. D’abord, si la Hongrie a pris pour l’instant de l’avance – elle a vacciné 16 % de sa population contre 9 % en moyenne dans les autres pays de l’UE –, rien ne dit qu’elle pourra garder le rythme. Les promesses du gouvernement d’un “été déconfiné grâce aux vaccins” peuvent se heurter à “la réalité d’un système de soin incapable de faire face aux objectifs”, note Paul Gradvohl.

Ensuite, le gouvernement a misé sur des vaccins dont on ne sait pas encore à quel point ils sont efficaces. Les Chinois Sinopharm et CanSino n’ont, par exemple, jamais publié les résultats complets des phases III de leurs essais cliniques, contrairement aux vaccins d’AstraZeneca, Pfizer ou Moderna. Le risque serait alors qu’au final, la campagne de vaccination ne protège pas aussi bien la population que celles menées dans les autres pays européens et que les promesses de Viktor Orban “apparaissent comme de l’enfumage”, estime Paul Gradvohl.

Ce serait alors le scénario catastrophe pour le Premier ministre. En effet, il aurait isolé un peu plus son pays sur la scène européenne sans réelle contrepartie. C’est d’autant plus risqué pour lui que “les Hongrois savent que le fait d’être dans l’UE leur a été économiquement bénéfique, et si la politique de Viktor Orban de confrontation avec Bruxelles finit par leur coûter trop cher sans véritable bénéfice, ils pourraient le sanctionner”, estime Ellen Bos, de l’université Andrassy de Budapest.

ll faut ajouter à cela le spectre de la corruption, qui est revenu hanter le débat public hongrois avec cette histoire d’achats de vaccins. Le gouvernement a en effet traîné des pieds pour rendre public le prix des doses de Sinopharm, suscitant des soupçons sur les termes du contrat. Ceux-ci n’ont pas été levés lorsque les autorités ont enfin révélé le tarif négocié avec les Chinois, qui s’élève à plus de 30 dollars par dose. C’est près de deux fois plus que ce que le Sénégal a payé au fabricant chinois pour le même vaccin. L’opposition à Viktor Orban a crié au scandale, pointant du doigt un intermédiaire hongrois entre Sinopharm et le gouvernement, soupçonné d’avoir reçu une bien généreuse commission.


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