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Covid-19 : le chaos dans les hôpitaux britanniques, un fiasco prévisible ?

La situation sanitaire est de plus en plus critique au Royaume-Uni alors que le pays subit de plein fouet les effets d’un variant du Covid-19 considéré comme plus contagieux. Tandis que le gouvernement est pointé du doigt notamment pour ses retards dans les prises de décision, d’autres estiment que la crise découle aussi d’années de restrictions budgétaires.

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Le système de santé britannique est “actuellement confronté à la plus dangereuse situation dont on puisse se souvenir”. Chris Whitty, médecin-chef pour l’Angleterre, n’a pas mâché ses mots, lundi 11 janvier, pour décrire la crise sanitaire que traverse actuellement son pays face au Covid-19. Selon lui, les services de santé se préparent à leurs “pires semaines de la pandémie”.

Le Royaume-Uni est le pays d’Europe le plus endeuillé par la pandémie avec près de 82 000 morts. Alors que la morgue provisoire installée au printemps à Epsom, dans le comté du Surrey, en banlieue sud-ouest de Londres, se remplit de nouveau, le maire de Londres Sadiq Khan a lui aussi tiré la sonnette d’alarme. Il a déclaré vendredi un état d'”incident majeur” dans la capitale britannique, où le nouveau coronavirus est “hors de contrôle”.

“La situation est critique avec un nombre quotidien de contaminations et de morts extrêmement élevé”, résume Marisa Miraldo, professeure d’économie de la santé à l’Imperial College de Londres. “Il y a des rapports qui montrent que des patients attendent des heures dans des ambulances à l’entrée des hôpitaux”, ajoute-t-elle.

Un gouvernement qui tarde à réagir

Le Royaume-Uni est confronté depuis novembre à un nouveau variant du virus considéré comme beaucoup plus contagieux. S’il ne semble pas intrinsèquement plus dangereux que le virus classique, il serait, selon des études, de 50 % à 75 % plus contagieux, ce qui augmente le risque de saturation des hôpitaux par des patients atteints du Covid-19. Pour Marisa Miraldo, ce taux de reproduction du variant le rend plus difficile à contrôler, mais d’autres raisons peuvent aussi expliquer la recrudescence de la pandémie. “Le contrôle de l’infection dépend en grande partie de la rigueur des stratégies sanitaires et de leur mise en œuvre au moment opportun”, explique cette spécialiste du système de santé qui a publié des rapports sur le sujet avec ses collègues Sabine van Elsland et Katharina Hauck. 

Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, est ainsi depuis plusieurs mois sous le feu des critiques pour sa gestion de la crise. Au printemps, il avait été blâmé pour avoir déclenché tardivement le premier confinement, instauré le 23 mars en Angleterre. “Quand des mesures fortes sont prises plus tôt, les études montrent que les taux de morbidité et de mortalité liés au Covid-19 sont moins élevés. Selon de récentes recherches, si le premier confinement avait été décidé une semaine plus tôt, le nombre de morts aurait baissé de 36 700 à 15 700″, souligne Marisa Miraldo.

Cet automne, la leçon ne semblait pourtant pas avoir été retenue. Le chef du gouvernement a encore une fois tardé à réagir. Alors que des scientifiques alertaient déjà en septembre sur une recrudescence de l’épidémie, Boris Johnson n’a décrété le deuxième confinement que le 31 octobre. À Noël, c’est aussi sous la contrainte qu’il a finalement décidé de reconfiner une partie de son pays alors qu’il avait promis dans un premier temps un relâchement des mesures pour les fêtes de fin d’année. 

Selon un rapport du comité parlementaire des sciences et des technologies publié vendredi, le gouvernement n’a pas non plus été assez transparent en ce qui concerne les conseils scientifiques qu’il a reçus et n’a pas réussi à tirer assez d’enseignements de la situation dans les autres pays.

Le NHS sous haute tension

Certains observateurs notent aussi que le Royaume-Uni est plus affecté en raison des problèmes inhérents à son système public de santé, le NHS (pour National Health Service). Après des décennies de réductions budgétaires, les soignants manquent cruellement de moyens. “Nous venons de traverser plus d’une décennie d’austérité financière qui a entraîné des coupes importantes dans notre système de santé. Cela a affaibli notre capacité à répondre efficacement à cette pandémie”, estime ainsi Sarah Hawkes, professeure de santé publique mondiale à l’University College de Londres. “Les hôpitaux doivent aujourd’hui faire appel à du personnel extérieur pour les aider à faire face à l’afflux de patients.”

En plein chaos, des médecins ou des infirmiers du NHS confient chaque jour leur désarroi aux médias. “L’élastique va se rompre d’ici peu et c’est notre grande peur actuellement”, raconte ainsi le docteur Alice Carter de l’University College Hospital de Londres à la BBC. “Si nous en arrivons là, nous ne pourrons plus accueillir personne en soins intensifs, pas seulement les patients Covid, mais aussi tous ceux qui auront subi un accident de la route, une crise cardiaque ou un AVC”. “Nous sommes tellement sous tension que nous devons faire des choix entre les patients”, a aussi témoigné l’infirmière Ashleigh Shillingford. “Ce n’est pas le NHS avec lequel j’ai grandi.”

Pour la professeure Sarah Hawkes, cette crise est aussi le reflet de la société britannique. “Le Royaume-Uni a atteint des niveaux d’inégalité parmi les plus élevés au sein des pays développés. L’espérance de vie stagne. Les plus pauvres ont une santé précaire et peu d’opportunités d’avenir”, décrit cette spécialiste de santé publique. “Le Covid-19 s’est ajouté à cet ensemble déjà fragile. Ce sont les membres les plus vulnérables de notre société qui sont touchés le plus sévèrement par la pandémie.”

Les espoirs dans le vaccin

Malgré tout, le gouvernement estime avoir fait des progrès depuis le printemps dernier. Le Royaume-Uni conduit ainsi chaque jour près de 500 000 tests, tandis qu’un système national de traçage a été mis en place et permet d’isoler les personnes contaminées. Le pays fonde aussi ses espoirs sur le programme de vaccination massive pour sortir de la pandémie d’ici au printemps. Premier pays à approuver les vaccins développés par Pfizer-BioNTech et par AstraZeneca-Oxford, la Grande-Bretagne a déjà vacciné 2 millions de personnes. Et elle a prévu d’ouvrir sept centres de vaccination à grande échelle afin d’atteindre l’objectif de 15 millions de personnes vaccinées d’ici à la mi-février.

“Dans les prochains mois, nous ne verrons pas un effet notable de ces vaccinations”, note toutefois Marisa Miraldo. “Vers mars, nous pourrons alléger certaines contraintes comme la distanciation sociale ou le port du masque, mais nous n’aurons pas un retour à la normale tout de suite.”

En attendant, le gouvernement britannique a exhorté mardi la population à respecter le confinement, au risque sinon de “coûter des vies”. Kit Malthouse, le secrétaire d’État chargé de la Sécurité publique, a prévenu, sur Sky News, qu’un durcissement des restrictions était envisagé si la situation ne s’améliorait pas sur le front de la pandémie. “Si on veut […] faire en sorte que ce soit le dernier gros confinement du pays, il est très important que nous respections tous les règles.”


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