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Crise à l’Opep : “Ni l'Arabie saoudite ni les Émirats arabes unis n’ont intérêt à divorcer”

La brouille entre Riyad et Abu Dhabi autour de l’augmentation de la production de pétrole a placé l’Opep dans l’impasse. Simple différend pétrolier ou risque réel de rupture entre alliés traditionnels ? Réponse avec Karim Sader, politologue et consultant spécialiste du Golfe.  

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L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis affichent publiquement depuis quelques jours leur désaccord sur le sujet des quotas de production de pétrole. Un fait rare entre ces deux alliés du Golfe, habitués à régler leurs différends en coulisse, qui a paralysé l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). Les  réunions destinées à trouver un accord sur la production à partir d’août ont été reportés sine die.

Alors que le cartel des pays producteurs rouvre prudemment le robinet de l’or noir avec l’amorce d’une légère reprise économique mondiale marquée par la pandémie de Covid-19, Abu Dhabi exige que les volumes de production de référence soient revus à la hausse afin de s’assurer qu’il soient “équitables”.

Ce seuil arrêté à la date d’octobre 2018 correspond pour les Émirats à 3,17 millions de barils par jour, alors que la pleine capacité de production du pays est montée à plus de 3,8 millions de barils par jour en avril 2020.

Jusqu’à présent, Riyad, très attaché à la politique des quotas et à la limitation de la production, refuse de céder aux exigences de son voisin. La brouille sur fond de désaccord pétrolier peut-elle provoquer des remous au sein de l’alliance entre les deux voisins du Golfe ?

Pour comprendre les enjeux de ce bras de fer, France 24 a interrogé Karim Sader, politologue et consultant spécialiste du Golfe. 

France 24 : Comment analysez-vous la tension actuelle entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ?

Karim Sader : Le différend qui a éclaté publiquement au sein de l’Opep s’explique par le fait que ces deux alliés se retrouvent en situation de divergence économique et affichent chacun une approche qui s’oppose à celle de l’autre en matière de production de pétrole. D’un côté, Riyad prône une approche conservatrice en matière de production pétrolière, pour imposer aux membres de l’Opep un certain quota qui limite la production afin que les prix restent stables dans une fourchette haute. 

Cette approche frustre les Émirats arabes unis qui s’estiment lésés et veulent en finir avec la politique des quotas qui les freinent depuis des années. Les Émiratis sont dans une autre dynamique que les Saoudiens et veulent produire, car ils ont un processus de diversification économique beaucoup plus abouti que celui de leur puissant voisin. Ils sont donc pressés de pomper de l’or noir pour réinvestir la manne pétrolière dans d’importants projets d’investissement en cours ou déjà existants.

De leur côté, les Saoudiens, qui ont engagé beaucoup plus récemment le processus de diversification économique, veulent conserver leurs ressources dans le sol, afin de les extraire le moment venu, lorsqu’il sera temps d’investir leurs pétrodollars dans un certain nombres de projets suffisamment avancés, ce qui n’est pas encore totalement le cas aujourd’hui. Cette différence de visions et de besoins est à l’origine de ce clash au sein de l’Opep, qui n’en est pas à la première brouille entre ses membres. 

Cette querelle pétrolière est-elle de nature à compromettre l’alliance entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ?

Je ne le crois pas, et je pense qu’ils finiront par trouver un accord pour régler cette affaire. D’autant plus qu’il n’y a pas de signe de mésentente personnelle entre le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salmane, et le cheikh Mohammed ben Zayed (MBZ), prince héritier d’Abu Dhabi, qui entretiennent une relation privilégiée. Ni Riyad ni Abu Dhabi n’ont intérêt à divorcer, même si depuis un moment une série de différends sont apparus au sein de ce couple qui paraissait pourtant solide. 

Du désengagement des Émirats de la coalition dirigée par Riyad au Yémen, en 2019, pour pouvoir jouer leur propre partition dans les zones méridionales, en passant par leur rapprochement avec Israël que les Saoudiens n’ont pas suivi pour l’instant, jusqu’à la réconciliation du royaume wahhabite avec le Qatar, au grand dam des Émiratis qui voulaient maintenir Doha en quarantaine, les points de divergences ne manquent pas. Mais d’un point de vue géopolitique, cette somme de divergences reste proportionnellement minime par rapport à leurs points de convergences qui sont trop existentiels et importants. Je pense notamment à la rivalité avec l’Iran, leur ennemi chiite, à leur méfiance commune vis-à-vis de la Turquie, la puissance non-arabe sunnite, et à leur crainte partagée de l’islam politique incarné par la confrérie des Frères musulmans. Le dossier iranien est celui qui les inquiète davantage, d’autant plus que Saoudiens et Émiratis ont peur de voir les États-Unis se désengager de la région tout en tendant la main à Téhéran, comme semble l’indiquer les annonces de l’administration Biden qui cherche à relancer l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. 

Finalement, en affichant publiquement leur différend avec Riyad, les Émirats ne cherchent-ils pas à s’émanciper de leur puissant allié ?

Dans cette péninsule arabique, dominée géographiquement à 80 % par l’Arabie saoudite, cela fait déjà plusieurs décennies que le leadership de Riyad est concurrencé. Jusqu’ici, les Émirats arabes unis, qui ont de grandes ambitions, ont réussi à travailler discrètement à cette émancipation. Contrairement au Qatar qui a ouvertement défié le leadership saoudien, et tenté de faire de l’ombre au royaume wahhabite. En attirant toute l’attention sur lui et en occupant le devant de la scène, le Qatar, qui a depuis été châtié par les Saoudiens, a indirectement permis aux Émiratis d’avancer leurs pions et de s’émanciper petit à petit au point d’incarner aujourd’hui une nouvelle forme de concurrence pour Riyad. C’est même un fait accompli qui instaure une sorte de compétition naturelle, et plutôt saine, dans le Golfe et qui indique que l’époque où l’Arabie saoudite faisait la pluie et le beau temps dans la péninsule est révolue. Même les Saoudiens en ont conscience.  


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