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Sénégal : panique chez les homosexuels après une série d'agressions et d'appels à la haine

Au moins quatre hommes ont été agressés et arrêtés, comme en témoignent des vidéos, depuis le 23 mai au Sénégal, date d’une manifestation homophobe organisée à Dakar par un collectif conservateur pour demander que l’homosexualité ne soit plus considérée comme un délit, mais un crime. Selon des militants, au moins 150 hommes auraient également été menacés du fait de leur homosexualité et plusieurs auraient fui. Notre Observateur fait état d’une panique qui a gagné la communauté homosexuelle.

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Les quatre vidéos ont été tournées entre le 6 et le 9 juin. Nous n’en publierons que des captures d’écran pour ne pas exposer davantage les personnes agressées.

Le 6 juin, c’est un enseignant qui a été pris à partie par un groupe d’individus à Dakar. On entend dans la vidéo ses agresseurs menacer de lui “couper les testicules”, dans le but d’en “faire une femme”. 

Un enseignant, frappé à coups de poings et coups de pied, le 6 juin à Dakar.
Un enseignant, frappé à coups de poings et coups de pied, le 6 juin à Dakar. © DR

Toujours à Dakar, le 7 juin, un jeune homme a été agressé après avoir été vu dans le quartier de Yoff avec un autre, connu dans son quartier pour être homosexuel. Ce dernier a pris la fuite, mais la victime a été mise à terre par ses agresseurs, giflée et fouettée, frappée à plusieurs reprises. 

Un homme reçoit une gifle, alors qu'il est agressé par plusieurs individus à Dakar le 7 juin.
Un homme reçoit une gifle, alors qu’il est agressé par plusieurs individus à Dakar le 7 juin. © DR

Le même jour, un homme a également été alpagué alors qu’il sortait de sa voiture au niveau de la corniche de Dakar. Il portait, selon nos informations, un boubou court, qui laissait apparaître ses jambes, ce qui lui a valu d’être traité de “goorjigéen”, un terme qui signifie “homme femme” en wolof. Un attroupement s’est formé, avant que la police n’intervienne et ne l’arrête.

Attroupement après qu'un homme a été alpagué par une foule, au motif que ses vêtements laisseraient penser qu'il était homosexuel, le 7 juin à Dakar.
Attroupement après qu’un homme a été alpagué par une foule, au motif que ses vêtements laisseraient penser qu’il était homosexuel, le 7 juin à Dakar. © DR

Enfin, le 9 juin à Ziguinchor, en Casamance, un jeune homme est tombé dans le piège d’un faux rendez-vous tendu par ses agresseurs sur les réseaux sociaux. Sur la vidéo, quatre hommes et au moins une femme s’en prennent à lui. On entend une voix de femme dire qu’il faut le déshabiller pour lui couper ses testicules puisqu’il “ne peut pas être homme comme Dieu l’a fait”. Les hommes lui enlèvent ensuite son t-shirt, le giflent sur la tête, au visage, avant de le contraindre à faire une série de pompes. 

Un jeune a été frappé et contraint de faire des pompes par ses agresseurs, le 9 juin à Ziguinchor.
Un jeune a été frappé et contraint de faire des pompes par ses agresseurs, le 9 juin à Ziguinchor. © DR

Tous les hommes agressés dans ces vidéos ont été ensuite arrêtés par la police et étaient toujours détenus, selon notre Observateur, à la publication de cet article, le 11 juin.  

Concernant l’homosexualité, le code pénal sénégalais parle d'”acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe” et prévoit des peines allant d’un à cinq ans de prison. Ces agressions s’inscrivent dans un contexte de regain général de violences envers les homosexuels au Sénégal. Le 23 mai, une manifestation organisée à Dakar par un collectif soutenu par le rassemblement islamique du Sénégal avait demandé que l’homosexualité ne soit plus un délit, mais un crime, avec des peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à dix ans.

Dans cette manifestation, comme à travers des pétitions et des prises de paroles publiques ces dernières semaines, diverses personnalités ont appelé à “brûler” les homosexuels et à les dénoncer. 

Contacté par notre rédaction, Alexandre Marcel, président du comité Idaho France, dit avoir reçu depuis le 23 mai, via l’association partenaire Afrique Occident Solidaire, “entre 500 et 600 appels” à l’aide d’hommes se disant homosexuels depuis le Sénégal, dont “150 sont crédibles”. Les deux associations tentent d’aider ces personnes qui se disent particulièrement menacées depuis le 23 mai. 

“Depuis le 23 mai, le climat ici est horrible”

Deux personnes victimes de ces agressions homophobes ont témoigné, via Afrique Occident Solidaire, auprès de notre rédaction. L’un dit recevoir des appels d’insultes de la part de numéro privés et avoir été giflé plusieurs fois dans la rue. L’autre raconte : 

Quand ma famille a appris que j’étais homosexuel, elle a brûlé ma chambre, en disant qu’elle était ‘haram’ [terme renvoyant à la notion de péché dans l’islam, NDLR]. J’ai fui dans une autre ville, j’ai une location que je paye comme je peux. Depuis le 23 mai, le climat ici est horrible. On nous considère comme des animaux sauvages. Dans la rue, on est beaucoup plus regardés encore qu’avant et j’ai encore plus peur. J’essaye de m’habiller différemment, d’être discret.    

“La seule possibilité pour ces hommes d’échapper à la prison, c’est de connaître quelqu’un qui a le bras long” 

Sur le terrain au Sénégal, l’association Prudence tente elle aussi de venir en aide aux personnes homosexuelles dans leur quotidien. Son président, Djamil Bagoura, lui-même agressé à de multiples reprises, explique à la rédaction des Observateurs de France 24 :  

 Tous les cas de ces hommes arrêtés sont similaires, des gens ont jugé qu’ils avaient l’air d’être homosexuels. Un homme arrêté et remis à la police sur la simple ‘suspicion’ qu’il est homosexuel va quasi systématiquement faire de la prison. Ça peut-être une peine de six mois. 

Au vu de la loi, l’homosexualité est considérée contre nature. Il n’y a quasiment aucune chance d’échapper à une condamnation. Pour ceux qui sont interpellés avec une ‘preuve’ de leur homosexualité, par exemple un homme qui était avec un autre homme, ceux-là arrivent au tribunal avec un motif de pratique homosexuelle, et là les peines peuvent aller d’un à cinq ans.  

La seule possibilité pour ces hommes d’échapper à la prison, c’est une intervention extérieure, de connaître quelqu’un qui a le bras long. 

“Soit tu pars, soit on te tue”

Les gens qui nous contactent nous expliquent qu’ils ont reçu des pressions dans leur quartier. On peut leur dire ‘soit tu pars, soit on te tue’. Pour ceux qui ont les moyens, ils vont en Mauritanie ou en Gambie. D’autres quittent leur quartier, leur ville, mais restent au Sénégal. Ils sont obligés d’abandonner tout chez eux. 

À ceux qui n’ont pas les moyens de fuir, nous conseillons d’être le plus discret possible, d’essayer de changer de comportement, de ne pas porter d’habits trop connotés, d’éviter de fréquenter certains quartiers populaires, par exemple en banlieue de Dakar. 

Je ne pense pas que la situation va se calmer. Mercredi [9 juin] il y a encore eu un débat très virulent contre les homosexuels à la télévision. Avec l’élection présidentielle à venir en 2022, je ne vois pas comment ça s’arrêterait. Notre seul espoir c’est l’intervention de pays extérieurs avec l’appel à l’aide qu’on a lancé. 

Des vidéos d’agression similaires à celles des derniers jours circulent régulièrement au Sénégal depuis plusieurs années. Des manifestations contre l’homosexualité ont également déjà eu lieu, notamment en 2015.

Interrogé sur la possibilité d’une légalisation de l’homosexualité dans son pays en février, le président sénégalais Macky Sall avait déclaré : “Ça, ce n’est pas possible parce que notre société ne l’accepte pas. La société va évoluer, ça prendra le temps que ça prendra. Chaque pays a son propre métabolisme”. 


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