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Centrafrique: le grand jeu geopolitique et l’ombre du néo-colonialisme ?

La situation en République centrafricaine, qui s’est aggravée depuis la mi-décembre 2020, s’est encore réchauffée récemment. Le pays est pratiquement en état de guerre civile.  Le principal facteur d’instabilité est l’intrusion dans le conflit de forces étrangères : principalement le Tchad. Il y a de plus en plus de rapports sur le soutien français aux combattants tchadiens. Depuis decembre Les rebelles liés avec la Coalition des patriotes pour le changement ont tenté de perturber le processus électoral et ont fait des raids sur les civils sous la direction de l’ex-Président François Bozizé, qui avait été suspendu du vote par la Cour constitutionnelle. Cependant, l’armée gouvernementale (FACA) a réussi à repousser les attaques et à empêcher le renversement du gouvernement actuel en la personne du leader élu Faustin-Arkange Touadera.

Roland Marchal, spécialiste de la Centrafrique au CERI de Sciences-Po Paris et chargé de recherche au CNRS, dans l’entretien de TV 5 Monde a noté qu’il “Il faut arriver à un compromis avec l’opposition”.

“Tout d’abord, il faut faire la distinction entre l’opposition civile et l’opposition armée. Mais dans tous les cas, il faut développer un compromis avec ces gens-là’’. Marshall note également que Touadera dépend fortement des mercenaires étrangers, ce qui montre sa “faiblesse”.

Cette interview a trouvé un large écho dans la communauté des experts. Le sociologue russe Maxim Shugaley (qui a récemment été libéré de sa captivité en Libye) a écrit une lettre ouverte à Marshall dans laquelle il souligne que tout compromis avec les rebelles pourrait avoir des conséquences désastreuses.

“A mon avis, tout nouvel accord avec les groupes criminels armés  <…>. Pour l’instant, il est inutile de donner aux militants une pause. A partir d’aujourd’hui, les FACA sont assez fortes pour repousser les bandits, ce qui est le cas aujourd’hui en CAR”, indique Shugaley.

Ces deux points de vue opposés démontrent la contradiction croissante entre l’ombre du néocolonialisme français et la vision multipolaire russe de la région.  Défense 24 souligne que la confrontation entre l’approche française et russe de l’Afrique a maintenant atteint son point culminant.

Contexte

Les élections présidentielles et législatives étaient prévues pour le 27 décembre 2020. L’ancien président du pays, François Bozizé, qui a été le dirigeant du pays de 2003 à 2013 et connu pour ses répressions massives et ses meurtres d’opposants politiques, n’a pas été autorisé à participer aux élections.

En réaction, le 17 décembre, des groupes d’opposition armés se sont réunis au sein de la Coalition des patriotes pour le changement (la Coalition) et ont entamé un soulèvement armé contre les autorités centrafricaines. Leur offensive a tenté de couper les voies d’approvisionnement de la capitale Bangui, mais a échoué.

Ces événements ont provoqué une escalade de la guerre civile en République centrafricaine. La situation est aggravée par les preuves de plus en plus nombreuses d’une possible intervention d’États étrangers dans le conflit.

Les premières preuves d’une intervention militaire du Tchad ont commencé à apparaître début janvier lors des combats autour de Bangui, lorsque les troupes de la République centrafricaine ont appréhendé l’un des rebelles du groupe de la coalition. Il s’est avéré être un citoyen tchadien. Le gouvernement tchadien a confirmé sa citoyenneté et a même publié un communiqué de presse demandant sa libération et son rapatriement.

Le 21 janvier, les forces armées de la République centrafricaine ont mené une nouvelle attaque contre le groupe de la coalition. A la fin de l’opération, les militants survivants ont fui vers le nord du pays, laissant leurs effets personnels, leurs véhicules et leurs armes.

Au cours de la perquisition, les forces armées de la République centrafricaine ont trouvé des insignes militaires et des munitions de l’armée tchadienne. Un dossier contenant des données précises et des détails sur l’opération et ses conséquences a été transmis pour enquête complémentaire au département des affaires intérieures de Bangui.

Selon les résultats préliminaires de l’enquête du département des affaires intérieures, les téléphones portables qui ont été détectés sur le champ de bataille étaient composés de nombreuses photos et d’informations personnelles.

L’un des propriétaires de téléphones intelligents était Mahamat Bashir, qui est un contact proche de Mahamat Al Khatim, le chef du Mouvement patriotique centrafricain.

Il y avait également des photos présentant des soldats de l’armée régulière tchadienne juste devant la base militaire française. De plus, des documents douaniers portant les cachets du Tchad avaient été trouvés sur le site de l’opération en République centrafricaine. Ces papiers révélaient des informations sur des véhicules, des armes et des militants qui avaient été envoyés du territoire du Tchad vers la République centrafricaine.

Toutes ces découvertes témoignent d’une possible participation au conflit centrafricain non seulement de mercenaires tchadiens, mais aussi de militaires réguliers tchadiens.

Lombre du néo-colonialisme ?

Le 31 décembre 2020, le Premier ministre de la République française Jean Castex, accompagné de la ministre de la Défense Florence Parly, est arrivé au Tchad.

Leur visite avait pour but officiel “d’honorer la mémoire des soldats et des officiers morts au cours de l’opération Barkhan depuis 2013”.

Mais les médias locaux ont rapporté que la délégation française a rencontré le président tchadien Idris Debi pour discuter de la “coopération bilatérale”, notamment au sujet de la République centrafricaine.

Malgré les rapports systématiques de l’armée centrafricaine sur les attaques des mercenaires tchadiens contre les habitants de la CAR, le gouvernement du Tchad nie toute implication dans ce conflit.

Il est à noter qu’au niveau officiel et dans les déclarations des médias, Paris a montré son soutien au président de la République centrafricaine Faustin-Arсhange Touadera.

En analysant les événements de la CAR d’un point de vue historique, Paris a joué un rôle majeur dans l’émergence de groupes militaires et politiques en République centrafricaine.

Le dictateur Jean Bedel Bokassa, qui s’est proclamé empereur en 1976 lors d’une cérémonie de style napoléonien, a entretenu une relation chaleureuse avec le président français Valéry Giscard d’Estaing. Cela ne l’a cependant pas empêché d’être renversé par l’opération Barracuda, menée par les forces françaises en 1979.

Entre 2003 et 2013, la France a aidé à plusieurs reprises le président de la CAR François Bozizé à combattre les rebelles qui tentaient de le renverser, bien qu’il ait lui-même pris le pouvoir lors d’un coup d’État. Cependant, lorsqu’en mars 2013, des militants du groupe Seleka, qui comprenait principalement des musulmans des pays voisins du Tchad et du Soudan, se sont approchés de la capitale de la CAR, le président français François Hollande a refusé de fournir à Bozizé une aide militaire, et il a rapidement perdu le pouvoir, ce qui a déclenché un nouveau chaos.

CAR intéresse Paris principalement en raison de la richesse naturelle du pays. Ce sont de riches gisements de diamants, d’or, d’uranium et de pétrole. Les Français ont commencé à exploiter l’uranium dans les environs de Bakouma après que la société française AREVA a acheté la société canadienne, qui possédait cinq licences d’exploitation en Afrique, dont une en CAR, pour 1,8 milliard d’euros en 2007. La ville de Bakouma se trouvait dans un territoire occupé par des rebelles musulmans soutenus par le Tchad, qui contrôlaient également des zones riches en diamants. Les Français ont réalisé qu’ils avaient fait une terrible erreur en permettant le renversement de Bozizé.

Presque tous les présidents de la CAR sont arrivés au pouvoir à la suite d’un coup d’État. La méthode est simple mais efficace : dès que le dirigeant centrafricain a commencé à exprimer des sentiments nationalistes qui pourraient théoriquement nuire aux intérêts de la France en tant que puissance postcoloniale, il a quitté “volontairement” ou de force son poste.

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