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Chesapeake Energy, la faillite du symbole de la révolution énergétique américaine

La crise sanitaire du Covid-19 a accéléré la chute de Chesapeake Energy, le pionnier américain du gaz de schiste et géant de l’énergie, qui a été l’une des pièces maîtresses de la stratégie américaine pour réduire sa dépendance au pétrole des pays du Golfe.

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C’est un pan de l’histoire économique américaine du début de XXIe siècle qui vient de s’effondrer. La faillite de Chesapeake Energy, annoncée dimanche 28 juin, marque la chute de l’entreprise qui a lancé la ruée vers le gaz de schiste aux États-Unis et incarné durant plus d’une décennie la révolution énergétique américaine. La société n’a pas survécu à la pandémie de Covid-19 qui a entraîné une chute historique des prix des énergies fossiles.

Chesapeake Energy, qui valait plus de 38 milliards de dollars en Bourse à son apogée en 2008, s’est mise sous la protection de la loi américaine sur les faillites avec seulement environ 80 millions de dollars dans ses caisses. Loin de ce qu’il faudrait pour couvrir ses pertes au premier trimestre (plus de 8 milliards de dollars) et faire face à une montagne de dettes (près de 9,5 milliards de dollars). 

De faux airs de success story

Le coronavirus a tourné la dernière page de l’histoire mouvementée d’une entreprise depuis longtemps dans le collimateur des organisations de défense de l’environnement. Pour ces dernières, Chesapeake Energy incarnait le grand Satan de la fracturation hydraulique, cette technique pour aller pomper du gaz et du pétrole dans la roche schisteuse et qui est soupçonnée d’avoir fait des dégâts irrémédiables aux sous-sols nord-américains.

Mais d’autres voyaient en Chesapeake Energy la pièce maîtresse de la renaissance énergétique américaine. “Sans cette entreprise, il n’y aurait pas eu de révolution du gaz de schiste, et pas d’indépendance énergétique des États-Unis, point final”, a déclaré un spécialiste américain des restructurations industrielles anonyme, contacté par le Financial Times.

L’histoire de Chesapeake Energy a des faux airs de success story. L’ex-géant de l’énergie a été fondé en 1989 à Oklahoma City par deux amis de 29 ans convaincus que les discours de l’époque sur le pic pétrolier étaient inutilement alarmistes. Avec un apport initial de seulement 50 000 dollars, ils ont commencé à acheter et louer des terres dont les grands groupes gaziers et pétroliers ne voulaient pas, dans l’espoir d’en extraire un jour ce qui ne s’appelait pas encore gaz ou pétrole de schiste.

Ils sont continué sur leur lancée, dépensant sans compter tout ce qu’ils pouvaient emprunter pour obtenir des droits de forage sur tout le territoire américain. Vingt ans après sa création, l’empire Chesapeake couvrait plus de 60 000 km², le long d’un corridor allant de la région des montagnes des Appalaches, au nord-est des États-Unis, jusqu’au sud du Texas.

Patron le mieux payé des États-Unis

C’était la belle époque pour le groupe, alors considéré comme le deuxième plus important producteur de gaz naturel du pays. Le prix du précieux hydrocarbure connaissait alors une envolée et Aubrey McClendon, le charismatique PDG et cofondateur de Chesapeake, devenait en 2008 le grand patron le mieux payé du pays avec un chèque plus de 100 millions de dollars.

C’était aussi les beaux jours pour Oklahoma City, dont la renaissance économique du début des années 2000 doit beaucoup aux largesses de Chesapeake Energy et de son PDG. Parmi ses investissements les plus conséquents, Aubrey McClendon y a fait construire un gigantesque stade de basket, a participé au rachat en 2006 de l’équipe de NBA Seattle Supersonics pour en faire le Thunder d’Oklahoma City et a fait bâtir un imposant centre commercial dans le but affiché d’offrir des débouchés à des jeunes de la région tentés d’aller chercher fortune ailleurs.

Interrogé en 2005 sur sa frénésie dépensière, Aubrey McClendon avait répondu que lui “demander quoi faire avec l’argent, c’est comme demander à un étudiant d’une fraternité universitaire ce qu’il va faire avec de la bière”. Sauf que les effets de l’alcool s’estompent pour l’étudiant, tandis les dettes contractées par Chesapeake Energy demeurent. 

Après la crise financière de 2008, le poids des remboursement à payer est devenu un souci majeur pour le groupe qui rencontrait toujours plus de difficulté à trouver des nouveaux prêteurs. Surtout que Chesapeake Energy n’était plus le seul sur le créneau du gaz de schiste. L’offre devenant de plus en plus abondante, les prix ont dégringolé, privant l’entreprise de précieuses rentrées d’argent. 

Mauvais timing

Mais début 2010, Chesapeake Energy était jugé “too big too fail” (c’est-à-dire qu’une faillite aurait eu des conséquences économiques trop lourdes) et, surtout, trop important pour la stratégie américaine visant à devenir moins dépendant de l’or noir des pays du Golfe. Les banques ont ainsi volé au secours du groupe, mais son PDG a été poussé vers la sortie en 2013.

Pour réduire les dettes du groupe, Robert Douglas Lawler, le nouveau patron de Chesapeake Energy a décidé, dès son entrée en fonction, de vendre certains actifs dans le gaz pour se concentrer sur le pétrole, où les marges sont plus importantes. Mais “le sens du timing n’aurait pas pu être pire”, souligne le Wall Street Journal. 

En effet, à partir de 2014, l’Arabie saoudite a entamé une guerre des prix afin de préserver ses parts de marché face aux États-Unis, où le pétrole est plus cher à extraire. Le pari de Robert Douglas Lawler ne s’est donc pas avéré payant, même s’il a réussi à réduire la dette de Chesapeake Energy de plusieurs milliards de dollars. 

Et lorsque la pandémie de Covid-19 est survenue, paralysant l’économie mondiale et réduisant la demande en énergie fossile, l’ex-roi du gaz de schiste n’avait plus les reins financiers suffisamment solides pour survivre à ce nouveau choc. 

Si Chesapeake Energy est la faillite du secteur énergétique américain la plus symbolique et retentissante de la crise sanitaire à ce jour, elle n’est pas la seule. Depuis le début de l’année, une vingtaine de groupes engagés dans l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste ont déposé le bilan et, d’après une récente analyse du cabinet économique Deloitte, plus d’une société du secteur sur trois risque de ne pas survivre à cette crise.


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